Récit n°117 – Quand Nantes se souvient

Nous nous sommes donnés deux jours pour arpenter Nantes. Ville belle. Ville terrible, responsable de 42% des expéditions négrières françaises entre le 17e et le 19e siècle.

1800 expéditions négrières. Un chiffre énorme. Une réalité. Celle du Nantes de la Traite Atlantique. 20 ports français ont contribué à ce commerce autorisé par Louis XIII, avec en première place celui de la cité des Ducs.

Et pour régir tout cela le Code noir, promulgué en 1685, qui instaure le cadre législatif et le statut légal des esclaves dans la société française. Que faire des enfants nés d’esclaves de propriétaires différents ? Voilà une des questions sordides auquel le petit « manuel » doit tâcher de répondre.

Retour à Nantes. Du port sont donc partis de nombreux navires en direction des côtes africaines avec des biens locaux, pour l’achat d’humains. Il fallait beaucoup d’argent pour équiper un tel bateau et payer son équipage.

La traite à Nantes en chiffres

42% des expéditions négrières françaises du 18e siècle sont parties de Nantes. La ville est le premier port négrier français.

1800. Le nombre d’expéditions négrières lancées depuis la cité entre 1657 et 1831.

550 000. Le nombre d’Africains transportés de l’autre côté de l’Atlantique depuis la ville.

Les comptoirs africains situés sur les littoraux sont tenus par des rois et autres personnalités puissantes. Ces derniers se livrent à une véritable chasse à l’Homme sur leurs propres terres. Poussant à l’exil, de plus en plus vers l’intérieur des terres, de nombreuses populations.

Une fois l’achat effectué, les cales sont remplies d’hommes, de femmes et d’enfants. Entassés, traités comme du bétail avec seulement 1,5 m3 par individu, beaucoup d’Africains tombent malades durant les traversées. Il faut pour autant limiter les morts. Après une toilette, ils sont vendus aux Antilles. Les commerçants reviennent chargés de denrées tropicales. Notamment le sucre. C’est ce que l’on nomme le commerce triangulaire*.

L’enrichissement des uns, la déshumanisation des autres

Nos petits pieds grimpent le château des ducs de Bretagne. En son sein et depuis 2007, vit le musée d’histoire. Dont une large partie est consacrée à la Traite Atlantique et à la colonisation. Ce commerce va enrichir plusieurs familles nantaises qui vont se construire des hôtels particuliers. Sur leur façade on peut encore observer des mascarons. Visages grossiers de femmes, d’hommes ou d’esclaves.

Le château des Ducs de Bretagne de Nantes renferme le musée d’histoire. Inès Soto.

À l’intérieur d’une des pièces du musée, un duo de portrait (ci-dessous) attire notre regard. Les époux Deurbroucq, fortune nantaise. Lui est négociant et armateur. Ils posent dans des tenues qui laissent deviner leur rang. Entourés, de livres pour monsieur, d’un oiseau tropical près de l’épaule pour madame. En second plan, l’élément attestant de leur richesse, leurs esclaves respectifs. Le garçon porte un collier de servitude. La jeune esclave apporte à sa maîtresse…Du sucre pour le café.

Des dates marquantes

Le commerce des esclaves en France :

1642. Louis XIII autorise le commerce des Africains.

1685. Le Code noir est promulgué par Colbert.

1794. La Convention vote la première abolition.

1802. Napoléon rétablit l’esclavage.

1815. Le congrès de Vienne abolit la Traite Atlantique, qui se poursuit de façon illégale.

1848. La France abolit définitivement l’esclavage.

L’avenir, entre mémoire et reconstruction

Expression(s) décoloniale(s). C’est ainsi que le musée nomme l’opération menée depuis 2018. Des artistes, historiens, interviennent selon leur discipline pour venir enrichir notre réflexion, pour apporter un autre point de vue sur la Traite Atlantique. Ainsi Gildas Bi Kakou, historien ivoirien spécialisé dans les questions mémorielles de la Traite, interagit avec les collections permanentes pour ouvrir un espace d’échange, apporter un autre regard.

Nichée dans un coin du musée, enfoncée dans un fauteuil j’observe un extrait de documentaire. Un historien donnant un point de vue africain me pousse à la réflexion. « On se focalise sur les répercussions économiques de l’esclavage et de la colonisation sur les populations africaines, mais il y a aussi des répercussions psychologiques. Sur leur perception d’eux mêmes en comparaison aux occidentaux, un sentiment d’infériorité les habite. »

*Le commerce triangulaire, aussi appelé Traite Atlantique ou Traite occidentale, est une « traite négrière » reliant l’Europe, l’Afrique et l’Amérique, pour la déportation d’esclaves noirs, d’abord troqués en Afrique contre des produits européens puis en Amérique contre des matières premières coloniales.

@inessotopro

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