La fable du riz et du canard

Direction le Gard et plus précisément le Mas Neuf de la Motte. En terres camarguaises, Bernard Poujol et Cathy, sa compagne, produisent le premier riz biologique désherbé par les canards d’Europe.

Moins d’arbres, moins d’oiseaux… Il y a 15 ans, le changement était déjà visible à l’oeil nu. Un changement dû à une chose : l’Homme. « Le paysan est le façonneur du pays », comme aime à le répéter Bernard Poujol, chapeau vissé sur la tête. Alors après plusieurs années comme régisseur de la plus grosse propriété de Camargue (900 hectares) – qui fonctionnait en agriculture conventionnée – Bernard est frappé de clairvoyance.

Ce dernier décide de tout changer. Il s’installe avec sa femme, Cathy dans une petite propriété (une cinquantaine d’hectares), toujours en Camargue, région qu’ils sillonnent depuis 1986. Dans son nouvel écrin, plus question de faire de mal à la nature. Plus question de désherber à coup de pesticides toujours plus puissants. Mais alors comment continuer la culture du fameux riz camarguais, pour qui la croissance est fortement corrélée à l’absence de mauvaises herbes ?

Cathy explique : « C’est mon fils, lors d’un voyage au Japon, qui a remarqué la présence de canards dans les rizières ». Cette dernière se renseigne alors sur internet et tombe sur la méthode Aigamo, développée par Takao Furuno, fermier japonais qui s’inspire d’anciennes techniques.

L’une d’elle consiste à incorporer des canards dans les rizières car l’animal est un formidable désherbant qui aime tout… Sauf le riz. Le début de l’expérience chez les Poujol est loufoque. « Nos canards ne voulaient pas rentrer dans l’eau », s’esclaffe Cathy. Après plusieurs subterfuges pour faire comprendre à leurs canards « hydrophobes » qu’ils trouveront moult nourriture dans cette eau, l’expérience se transforme en réussite.

« Un riz vigoureux »

Une méthode que le couple au fort caractère améliore petit à petit, toujours dans un respect de la nature qui les entoure. « En Camargue, on sème le riz dans l’eau. On inonde les rizières, on sème le riz et on met des pesticides avant ou après pour empêcher l’herbe de pousser. C’est la méthode traditionnelle », explique Benard.

« Nous en bio, on fait pousser les herbes avant, on les détruit mécaniquement, puis on sème le riz. Mais on ne sème pas le riz dans l’eau. On fait deux fausses semis puis on sème le riz à sec, comme un maïs. Parce que le riz dans sa capacité génétique a la possibilité d’avoir deux systèmes racinaires : un pour le milieu inondé et un pour le milieu sec », poursuit Benard.

Alors pour obtenir une plante de riz résistante, l’agriculteur qui possède aussi quelques moutons ou encore des chevaux, lui fait travailler les deux. Quand elle est petite, le milieu sec. Et quand elle est grande, le milieu inondé. « On finit par penser végétal quand on fait ce métier, une partie de mon cerveau c’est du riz », lance Bernard, un sourire aux lèvres. Cette méthode permet d’obtenir une plante de riz capable de plier sans rompre aux pattes des canards qui vont ensuite venir jouer leur rôle.

Un regard différent sur les choses qui confère au riz de Cathy et Bernard tout son caractère camarguais. Qu’il soit long (variété arelate) ou rouge (variété tam-tam), deux variétés très spécifiques au territoire, le résultat sera « un riz vigoureux, dont la hargne se transmet dans l’assiette », indique Bernard.

Un riz rouge qui malgré sa lente cuisson (25 minutes) plait aux grands chefs, notamment Alain Ducasse. « Ce qu’ils aiment c’est le fait de pouvoir le cuire à l’avance, sans qu’il perde de ses qualités », précise Cathy.

Des canards et des arbres…

Et si les Poujol ont réussi ce tour de force en une quinzaine d’années, et qu’ils aimeraient bien « lever le pied », ils restent encore aujourd’hui à l’écoute et à l’initiative d’évolution de leurs pratiques. Avec toujours le même objectif : l’harmonie.

Les haies et les îles végétales (au fond de la photo) poussent aussi chez les Poujol. Inès Soto.

C’est dans cette optique que l’agro-foresterie grappille du terrain. D’abord par des arbres qui entourent les parcelles, puis par des îles. « Pour protéger les canards du renard, mais aussi pour retrouver la carte postale de la Camargue d’autrefois ».

Crédit photo : Inès Soto.

@jvaurillon

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